Mardi 30 janvier 2007

Contraintes extérieures et réformes sans changement

Deux ans après la prise de Bagdad, il s’avère que l’occupation anglo-américaine a fortement contribué à disséminer la violence armée en Arabie Saoudite, l’Irak « libéré » servant de plaque tournante aux groupes armés et tenant lieu de « seconde Palestine » pour l’opinion saoudienne. Par ailleurs, la présence militaire américaine directe en Irak et dans le Golfe s’est traduite par des pressions accrues sur le gouvernement saoudien, non pas en faveur de la réforme, mais en vue de la mise au pas idéologique (de la « dé-wahhabisation ») des forces politiques en présence et de la poursuite de la politique de sécurisation du site économique saoudien. En tout état de cause, l’Arabie Saoudite conserve son statut de « producteur en dernier recours » sur le marché mondial du pétrole, et l’invasion de l’Irak, loin de provoquer la marginalisation des Saoudiens, a au contraire rendu urgent le rapprochement entre Riyad et Washington : la capacité de production irakienne est en effet très loin de pouvoir constituer une alternative au pétrole saoudien, tandis que la nasse politique et militaire où sont pris les Etats-Unis les contraint à cultiver leurs vieilles alliances dans la région.

De puissantes contraintes géostratégiques

« Je ne crois pas qu’ils pompent à fond » : dans sa crudité, cette phrase de George W. Bush résume assez fidèlement la nature des relations américano-saoudiennes. Alors que les tarifs pétroliers ont connu une hausse exceptionnelle (jusqu’à 58 $ le baril à New York), l’administration américaine, soucieuse des prix à la pompe et de la continuité de l’approvisionnement, a contraint l’Aramco à augmenter sa production de 9,5 à 11 millions de barils par jour (bjp). Au mépris de toute rationalité économique domestique, Riyad a également promis d’atteindre avant cinq ans la barre des 15 millions de bpj. Le temps n’est certes plus aux embargos pétroliers contre l’alliance des pays occidentaux avec Israël, comme en 1973 ; au lendemain de l’annonce de l’augmentation de la production saoudienne, Oussama ben Laden a appelé les combattants d’Al-Qaeda à « renverser le régime saoudien par la force » et à frapper les installations pétrolières saoudiennes, afin de mettre fin au « plus grand cambriolage de l’histoire, celui qui vise directement les intérêts des générations futures ».
Après avoir contribué à l’exportation de la violence armée en Arabie Saoudite, l’occupation de l’Irak semble aujourd’hui drainer en retour les groupes armés saoudiens vers le « pays des deux fleuves ». La coopération de la CIA et du FBI avec les services de sécurité saoudiens s’est par ailleurs soldée par une répression sanglante des groupes affiliés à « l’Organisation Al-Qaeda dans la péninsule arabique », qui a culminé en avril 2005 à al-Rass (Qassim) par l’élimination ou la reddition de la plupart des leaders de l’organisation. Si la menace sécuritaire est provisoirement écartée, la vaste campagne de propagande anti-terroriste lancée par Riyad dans les médias, les écoles et les espaces publics semble vouée à l’échec, tant l’invasion de l’Irak a donné une nouvelle vigueur au slogan « Expulsez les mécréants de la péninsule arabique ». La récente réforme des programmes scolaires saoudiens semble tout aussi dérisoire : le spectacle de la violence américaine et israélienne au Moyen-Orient a considérablement renforcé la position symbolique de Ben Laden, et son discours rencontre en Arabie Saoudite un nombre bien plus grand d’auditeurs qu’avant le 11 septembre.

Dépendance politique et réformes inabouties

La situation actuelle rappelle avec force deux principes : premièrement, ce n’est pas de son caractère endogène (islamique, tribal ou autre) que l’Etat saoudien tire sa légitimité, mais bien plutôt de l’extraversion de ses ressources, aussi bien économiques que sécuritaires. Deuxièmement, le leadership saoudien n’est ni monolithique ni coupé de la réalité sociale, mais souffre au contraire de ses divisions internes et de sa proximité avec les stratégies clientélistes ou tribales de la société. Si la hausse des revenus pétroliers (75 % des revenus de l’Etat et 43 % du PIB) a permis au pouvoir de resserrer ses liens historiques avec les milieux d’affaires, premiers bénéficiaires de la rente, elle retarde dans le même temps la réforme administrative et économique du pays, et tend à aggraver l’inégalité des revenus et de la répartition des pouvoirs. En d’autres termes, la « machine à subventionner », remise en marche par un gigantesque surplus budgétaire (35 milliards de $ en 2004), retarde, par l’illusion d’aisance qu’elle produit, la rationalisation budgétaire et administrative de l’Etat.
Le toilettage des programmes scolaires, la retouche du code du travail, le dépoussiérage du système judiciaire et le projet de codification de la charia sont des avancées positives mais timides ; leur but semble avant tout, comme l’avoue un officiel, de « ramener les flux d’investissement étrangers à leur enthousiasme et à leur dynamisme antérieur » en rassurant les partenaires économiques du pays sur la « normalisation » idéologique de l’Arabie. Les réformes économiques et sociales semblent quant à elles dans l’impasse. Le taux de chômage a dépassé la barre des 30 %. La politique de l’emploi, de la saoudisation aux pression exercées sur le secteur privé, se heurte au clientélisme du pouvoir et au poids politique des milieux d’affaires, très présents au « syndicat des patrons » qu’est l’Assemblée consultative. La lutte contre la paupérisation ambitionne, selon le ministre des Affaires sociales, de « transformer les pauvres en citoyens productifs », dans un environnement économique pour qui le besoin est une valeur et l’industrie, une incongruité. Accusé de produire des terroristes, le système scolaire souffre de son caractère généraliste et inégalitaire, les élites ayant dès longtemps déserté un enseignement public en crise. Si « les programmes religieux saoudiens ne font pas le poids face aux intérêts des Etats-Unis », comme l’a déclaré sans ambages l’ambassadeur saoudien à Washington, la promotion de la formation professionnelle et la spécialisation des programmes semblent être au milieu du gué.
Le sommet de l’Etat enfin, affaibli par la longue maladie du roi Fahd, est pour le moment incapable de faire entendre une voix forte. Le cas irakien a mis en pleine lumière les divisions du leadership saoudien, tiraillé entre partisans de la reconnaissance du caractère légitime de la résistance irakienne et partisans d’une position répressive à l’égard de ceux que certains, avec les Américains, nomment « terroristes ». Si des réformes hésitantes et partielles parviennent à se glisser dans les nombreux interstices du pouvoir, il fait de moins en moins de doute que seule la dynastisation et le renforcement de la fonction royale – et partant de l’autorité de l’Etat – pourra garantir des réformes effectives et permettre au gouvernement d’institutionnaliser ses rapports avec l’opposition, laissés pour le moment au petit bonheur de l’alternance entre ouverture, répression et cooptation.

 

Elections et répression

Le processus électoral, engagé au printemps 2005 lors d’une série d’élections municipales partielles, s’est en effet doublé, de façon caractéristique, d’une recrudescence de la répression, non seulement des activistes armés, mais également – ce qui est plus inquiétant – des réformistes modérés. Un règlement publié en septembre 2004 interdit ainsi aux fonctionnaires (soit l’immense majorité de la population active…) de critiquer publiquement la politique gouvernementale, ce qui a permis de fonder en droit l’emprisonnement d’intellectuels et d’activistes politiques, notamment le cheikh Sa‘ïd b. Zu‘ayr (le « Mandela saoudien » des islamistes), le cheikh Muhanna al-Hubayl, Matrouk al-Faleh, Ali al-Dumayni et Abdallah al-Hamed. Tous avaient dépassé les lignes rouges fixées par le pouvoir, qui en comparant la contre-violence des groupes armés à la violence première des armées américaine et israélienne, qui en fondant une association hors du contrôle gouvernemental, qui enfin en appelant de ses vœux la constitutionalisation de la monarchie.
C’est dans ce climat de reprise en main autoritaire de l’espace politique ouvert en 2003 et 2004 que l’opposition islamiste s’est préparée aux élections municipales. La très faible participation (seulement 11 % des électeurs potentiels se sont rendus aux urnes) n’est pas seulement due à la nouveauté de l’expérience, mais également et surtout aux nombreux garde-fous mis en place par le gouvernement : la moitié des sièges est offerte au vote, l’autre moitié étant nommée par le pouvoir, tandis que les prérogatives des conseils municipaux sont étroitement subordonnées à celles de l’Etat central. Bien qu’autorisées par la loi électorale de 1977 à participer au scrutin, les femmes en ont été écartées en septembre 2004. Ces nombreuses restrictions n’ont pas découragé les mouvements islamistes qui, fidèles à une stratégie d’entrisme éprouvée, ont réussi à occupé l’espace dégagé par le pouvoir.
Apparue dans le champ politique lors de la première guerre du Golfe, en 1991-1992, réprimée en 1993-1998 et revenue sur le devant de la scène après le 11 septembre, la « Sahwa islamiyya » (l’éveil islamique) s’est notamment associée au mouvement des pétitions (2003-2004), réclamant des réformes politiques et économiques internes et servant au besoin d’intermédiaire entre l’Etat et les groupes armés. Maîtresse du système para-scolaire et caritatif et pôle essentiel du débat intellectuel depuis les années 1980, la Sahwa a progressivement quadrillé la société et peut aujourd’hui se présenter comme une alternative crédible, à la différence des libéraux qui pâtissent de leur promiscuité avec le pouvoir et de leur mince assise sociale. Les résultats des élections ont consacré le poids politique des islamistes : en dépit de l’interdiction officielle des coalitions électorales, les « listes d’or » soutenues par les cheikhs de la Sahwa (notamment Safar al-Hawali, Nasser al-Omar ou Awadh al-Garni), diffusées à grand renfort de SMS, ont remporté une victoire écrasante en milieu urbain. Le vote islamiste, protestataire, suscité par l’opposition aux libéraux et à la domination régionale américaine, s’est néanmoins concentré sur des « technocrates militants », universitaires, professions libérales, entrepreneurs et cadres issus des classes moyennes.
La campagne électorale, conduite par la Sahwa sur les thèmes de la lutte contre la corruption et de la mobilisation collective de la société, a montré que les islamistes saoudiens étaient prêts, à la fois doctrinalement et politiquement, à entrer dans un jeu démocratique conçu comme un instrument davantage que comme un système de valeurs. Il est intéressant de noter que les cheikhs qui ont le plus activement soutenu l’idée électorale sont également ceux qui ont signé, en novembre 2004, un manifeste de soutien à la résistance irakienne, faisant du djihad le symbole de la lutte pour l’indépendance politique, économique et symbolique d’une péninsule arabique menacée par la domination américaine. Cette flexibilité de la position islamiste (« djihadiste » dans le cas irakien et « réformatrice » dans le cas saoudien) montre en définitive que ce n’est pas le discours ou l’idéologie qui distinguent l’opposition violente de l’opposition pacifiste, mais bien les circonstances politiques et régionales auxquelles un même mouvement réagira de manière contrastée. C’est à partir de cette ligne plastique que les cheikhs de la Sahwa infirment tout un pan de la rhétorique conquérante américaine : pour eux, ce n’est pas en réformant le discours religieux qu’on pacifiera la région, mais bien en pacifiant la région qu’on réformera le discours religieux.

Faits et dates
6-18 juin 2004 : Trois Américains et un Irlandais sont assassinés à Riyad.
3 août 2004 : Un Irlandais est assassiné à Riyad.
13 septembre 2004 : Interdiction est faite aux fonctionnaires de critiquer la politique du gouvernement et de mettre en doute l’indépendance de la justice.
15 septembre 2004 : Un Britannique est assassiné à Riyad.
26 septembre 2004 : Un Français est assassiné à Djedda.
4 octobre 2004 : Le gouvernement confirme son soutien à l’occupation de l’Irak.
6 novembre 2004 : 56 islamistes (dont Safar al-Hawali, Nasser al-Omar et Awadh al-Garni) légitiment la résistance en Irak.
6 novembre 2004 : Un groupe armé attaque le consulat général des Etats-Unis à Djedda.
16 décembre 2004 : Oussama ben Laden appelle au renversement de la monarchie. Des manifestations pacifiques sont réprimées à Riyad et Djedda.
10 février – 3 mars – 21 avril 2005 : Elections municipales partielles et victoire des candidats islamistes dans les grandes villes.
3 avril 2005 : Réforme du système judiciaire.
3-5 avril 2005 : Bataille d’al-Rass : 14 activistes armés sont tués par la police.

Pascal Ménoret, Ramsès 2006

Par Pascal Ménoret - Publié dans : Points de repère
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