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Mardi 30 janvier 2007

Un début de règne crépusculaire

Le roi Fahd est mort le 1er août 2005, laissant le trône à son demi-frère Abdallah (82 ans), qui présidait aux destinées du royaume depuis l’embolie du souverain, en 1995. Bien qu’ayant donné lieu à des gestes très symboliques (libération des prisonniers politiques, « politique de la porte ouverte » à l’égard de la société), ce changement de règne risque peu de bouleverser l’équilibre subtil du pouvoir saoudien, structuré en oligarchie autour de plusieurs pôles princiers. Autant que de cette polyarchie, source d’immobilisme et d’impuissance de l’Etat, l’avancée des réformes annoncées depuis 1998 par Abdallah souffre, paradoxalement, de l’embellie économique due à l’augmentation constante des prix du pétrole. Donnant au pouvoir l’illusion de la toute-puissance et à la société, une trompeuse impression d’aisance, l’entrée massive de devises tend pour l’instant à acentuer les déséquilibres politiques et économiques dont souffre le pays. Les mouvements islamiques, privés d’un espace d’expression politique autonome, se réfugient quant à eux dans des stratégies informelles variées, de l’entrisme auprès de tel ou tel haut responsable pour les mieux intégrés à la violence armée pour les plus radicaux.

Continuité à la tête de l’Etat

Si la réputation intègre du roi Abdallah et ses velléités libérales le distinguent notoirement de son prédécesseur, l’hypothèse d’une très forte continuité politique n’en est pas moins à privilégier. La politique saoudienne reste en effet soumise à de puissantes contraintes indépendantes de la personnalité du prince, au premier rang desquelles l’alliance énergétique, sécuritaire et diplomatique avec les Etats-Unis, rendue plus nécessaire par l’échec de l’occupation de l’Irak et par l’hostilité de Washington à l’égard de l’Iran. Continuant de déterminer la plupart des mouvements de l’administration saoudienne, cette alliance se matérialise par la négociation en 2006 de très importants contrats d’armements avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne (de 20 milliards à plus de 70 milliards de dollars selon les sources) et par la clémence provisoire affichée par la Maison Blanche en matière de respect des droits de l’homme et des minorités religieuses. Elle se traduit également, sous les pressions répétées de Washington, par l’adhésion de l’Arabie Saoudite à l’OMC, présentée comme la panacée universelle en matière de réforme économique et sociale, de lutte contre le financement de l’activisme armé et de croissance de la part des Etats-Unis dans les importations saoudiennes (actuellement au troisième rang après l’Europe et l’Asie).
Le premier geste du nouveau roi a été spectaculaire : la libération en août de cinq activistes réformistes (dont trois partisans d’une monarchie constitutionnelle), suivie par la mise en liberté en septembre de plusieurs centaines de prisonniers politiques, a été saluée comme inaugurant une nouvelle ère dans les relations entre le pouvoir et la société. Mais ici encore, c’est la continuité qui semble l’emporter en raison d’une autre série de contraintes, liées à la nature du pouvoir saoudien et de ses relations avec les élites sociales. Les grands princes (Sultan, Nayef et Salman), ayant pris une relative autonomie durant la longue régence de Abdallah, rentreront en effet difficilement dans le rang, rendant peu gouvernable une famille royale pléthorique et arc-boutée sur des privilèges qui, critiqués, n’en sont pas moins la raison de son pouvoir. Préférant la cooptation à l’affrontement, le pouvoir saoudien continue d’exercer une douce oppression sur une société à la fois proche (en raison du clientélisme) et lointaine (à cause des privilèges). A ce titre, l’invitation lancée par le nouveau roi à ses compatriotes (« Ne m’épargnez ni les conseils ni les prières ») résume la nature paternaliste d’un Etat qui, se confondant avec la famille royale, en épouse les contradictions, les faiblesses et les disparités. Six mois après la libération des prisonniers politiques, l’activiste islamique Muhsin al-‘Awaji a été ainsi mis aux arrêts pendant deux semaines pour avoir cruellement brocardé la politique de libéralisation du ministre du Travail, Ghazi al-Qusaybi.

Emiettement du champ politique

Prise en tenaille entre la famille royale et des groupes armés à qui profite le désordre régional, l’opposition islamique civile peine à faire entendre sa voix. Divisée par les stratégies du pouvoir et désorientée par l’absence de canaux légitimes d’action collective, la Sahwa islamiyya (« éveil islamique », le principal mouvement social et politique du pays) oscille entre le soutien aux réformes et la protestation organisée, entre le ralliement au pouvoir et la constitution d’institutions autonomes. Les Frères musulmans, qui avaient remporté en 2005 la plupart des sièges lors des élections municipales, semblent bien décidés à concurrencer les libéraux sur leur propre terrain. Rejoints sur certains points par Muhsin al-‘Awaji et Salman al-‘Auda, têtes de pont de l’opposition islamique de 1991, ils se prononcent ainsi en faveur du droit de vote des femmes et de l’autorisation du permis de conduire féminin. Les salafistes, quant à eux, se divisent en deux grands courants : le courant « jamiste », pro-gouvernemental, tente de se présenter comme une alternative crédible à une institution religieuse officielle vieillissante, tandis que le courant « sourouriste », qui tente de conserver son indépendance, s’oppose publiquement à l’équipe libérale du roi Abdallah et pâtit de sa proximité idéologique avec les groupes armés.
Affaiblie par deux années de répression, la branche locale d’Al-Qaïda a fait allégeance à Abou Moussab al-Zarqawi et continue de dénoncer la tendance pro-américaine de la politique menée par Riyad, dans des explosions de violence qui, de plus en plus sporadiques, n’en ont pas moins directement touché pour la première fois, le 24 février 2006, l’industrie pétrolière du royaume. La violence à laquelle a recours une mince partie du mouvement islamique saoudien – de même que la violence urbaine, en progression depuis dix ans – est essentiellement due à la conjonction entre répression, cooptation de l’opposition et dépolitisation de l’espace public, qui n’a laissé aux plus radicaux des activistes islamiques que le choix de l’informalité, de la clandestinité et, bien souvent, de la prise d’armes. L’actuelle répression échappe à tout contrôle et l’usage politique du terme « terroriste » permet de tenir à l’écart l’Association nationale des droits de l’homme, qui a pourtant fait ses preuves en matière de surveillance des prisons politiques. En juillet 2005, le cheikh Salman al-‘Auda a bien invité à une trêve de la répression et à un jugement transparent et public des activistes, mais cet appel à un arrêt négocié de la violence n’a semble-t-il pas été entendu.
Le courant libéral proche du gouvernement a quant à lui remporté plusieurs victoires. Outre le retour sur le devant de la scène, depuis le mois de mai 2005, de la question très controversée du permis de conduire féminin, les libéraux peuvent s’enorgueillir de leur présence de plus en plus massive dans les officines publiques et les media, ainsi que de la préférence affichée que leur manifeste le nouveau roi, dont les plus proches collaborateurs, tels Ghazi al-Qusaybi ou Turki al-Hamad, sont aussi des grandes figures du courant libéral saoudien. Leur participation au processus de réforme semble néanmoins modeste et peu conforme à leurs ambitions affichées.

Prospérité budgétaire et paupérisation de la société

Les annonces de réformes se sont en effet arrêtées aux portes de ce que le pouvoir considère être son domaine réservé : la politique budgétaire, le volume des contrats d’armement et la politique pétrolière ne sont pas négociables, tandis que la proximité entre la famille royale et les milieux d’affaires grève toute réforme macro-économique sérieuse du poids des avantages acquis par le secteur privé et des stratégies d’influence de la bourgeoisie d’affaires. Imposé par la Fédération des chambres de commerce au secteur privé après de longs mois de bataille, le salaire minimum (1500 riyals, soit 320 euros) a immédiatement suscité des commentaires ironiques auxquels le secrétaire général de la Fédération a répliqué sans aménité : « Il est vrai qu’il sera dur de vivre avec ça, mais ils s’y feront. »
Si le budget 2006, le plus imposant de l’histoire du pays, prévoit une augmentation de 25 % des dépenses d’éducation ainsi que la construction de trois nouvelles universités et 2 700 écoles, ces chiffres sont jugés insuffisants en regard des énormes besoins en formation du pays et du retard considérable pris en la matière. La politique de l’emploi souffre quant à elle des fluctuations de la « saoudisation », soumise à de très fortes pressions du secteur privé et condamnée à de constants reculs. La principale avancée de ces trois années d’embellie budgétaire semble en tout état de cause le comblement progressif de la dette publique du pays (41 % du PIB).
Alors que les questions budgétaires et économiques fondamentales sont autoritairement soustraites à tout débat public, la paupérisation de la société constitue un phénomène très alarmant. Le 19 janvier 2006, la Fondation du roi Abdallah pour le logement social faisait ainsi état d’un besoin urgent d’un million d’unités d’habitation pour les ménages au revenu mensuel inférieur à 2 500 riyals (520 euros). En tenant compte du nombre moyen d’enfants par femme, cette statistique signifie qu’un tiers environ de la population saoudienne souffre de la crise du logement et vit en dessous du seuil de pauvreté ainsi défini. Il est peu probable que l’activité caritative parvienne à elle seule à résoudre cette question, et les réformes préconisées par l’équipe Abdallah, entre privatisations et soutien aux investissements étrangers, risquent fort d’aggraver la situation des couches les plus fragiles de la population.
Dans ce contexte social délicat, la très forte hausse de la bourse de Riyad, en 2005, alimentée par les ouvertures de capital et la flambée pétrolière, a polarisé de nombreux espoirs, notamment dans les couches moyennes. On estime ainsi qu’environ neuf millions de personnes – soit plus de 50 % de la population saoudienne – ont investi en bourse, la très grande majorité des porteurs étant devenue actionnaire sur le tard, à l’occasion de la vague d’optimisme soulevée par l’avènement du nouveau roi. La bulle boursière, grossie artificiellement par la sur-spéculation, les manipulations des gros actionnaires et la constitution de nombreuses sociétés fantômes, a brutalement éclaté en mars et avril 2006, condamnant à la ruine et à l’endettement un nombre indéterminé de porteurs.
Cette situation paradoxale, faite de prospérité budgétaire et de paupérisation de la société, d’ouverture réformatrice et d’absence persistante de tout mécanisme de contrôle et de représentation, continue de faire de l’Arabie Saoudite l’un des pays les plus opaques politiquement et financièrement du monde. En l’absence d’une vision politique claire et tandis que l’autorité de l’Etat souffre de nombreux dysfonctionnements, le recours aux stratégies informelles du clientélisme, de l’activisme souterrain ou du « système W » (« Wasta » ou piston) semble à la fois inévitable et périlleux : il pourrait déboucher, à terme, sur une nouvelle explosion.

Faits et dates
Mai 2005 : Le Conseil consultatif relance le débat du permis de conduire féminin.
1er août 2005 : Mort du roi Fahd. Son demi-frère Abdallah, régent depuis 1995, lui succède.
4-6 septembre 2005 : Affrontements entre forces de l’ordre et activistes armés à Dammam.
5 septembre 2005 : Fixation d’un salaire mensuel minimum de 1 500 riyals (320 euros) dans le secteur privé.
21 et 30 septembre 2005 : L’administration américaine suspend les sanctions relatives à la traite des êtres humains et à l’absence de liberté religieuse en Arabie Saoudite.
17 octobre 2005 : Création d’un Conseil de sécurité nationale dirigé par le prince Bandar b. Sultan, ancien ambassadeur à Washington.
30 novembre 2005 : Deux femmes sont élues au conseil d’administration de la Chambre de commerce et d’industrie de Djedda.
11 décembre 2005 : Adhésion de l’Arabie Saoudite à l’OMC.
14 décembre 2005 : Première réunion des conseils municipaux élus au printemps 2005.
Janvier 2006 : Le boycott des produits danois est lancé successivement par un homme d’affaires (semaine du 15), le gouvernement (le 23), le patron d’une chaîne de supermarchés (le 26) et les imams gouvernementaux (le 27).
22 janvier 2006 : Début d’une tournée officielle du roi Abdallah en Chine, en Inde, en Malaisie et au Pakistan.
12 février 2006 : Le ministère du Travail annonce une baisse des taux de saoudisation de l’emploi.
25 février 2006 : Al-Qaïda dans la péninsule arabique revendique l’attentat mené la veille contre la raffinerie d’Abqaïq.
14 mars 2006 : Crach de la bourse de Riyad.
Mars 2006 : Emprisonnement de Muhsin al-‘Awaji.

Pascal Ménoret, Ramsès 2007

Par Pascal Ménoret - Publié dans : Points de repère
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