Le prince héritier Abdallah b. Abdelaziz (82 ans) est monté sur le trône quelques jours après la mort, le 1er août 2005, de son demi-frère Fahd : préparée depuis l’embolie du roi, en 1995, la transition au sommet de l’Etat saoudien s’est faite selon une formule éprouvée et a laissé peu de place aux rivalités internes à la famille royale. Un autre scénario était pourtant possible : la Loi fondamentale du pouvoir de 1992 fait en effet du prince héritier un simple dirigeant par intérim avant la cérémonie de la bay‘a (allégeance) qui, du moins sur le papier, confère à la famille royale et aux citoyens le pouvoir de « faire le roi » abstraction faite de la succession prévue par le défunt (1). Par ailleurs, la Loi fondamentale permet aux petit-fils d’Abdelaziz de monter sur le trône, si bien qu’existait une possibilité théorique de voir le Conseil de famille sauter une génération et faire allégeance à un jeune prince. En réalité, la concurrence entre grands princes et la quasi-disparition depuis 1995 d’une autorité royale forte, seule à même de négocier une telle innovation, n’ont pas permis à la famille royale de franchir ce pas, et le prince héritier, en charge des affaires courantes du royaume depuis dix années, a été sans surprise élevé à la dignité royale.
En dépit des déclarations de continuité et de stabilité émises du haut en bas de l’appareil d’Etat, les simples citoyens n’ont pas manqué de repérer les évidentes ruptures introduites par le nouveau souverain. La plus importante d’entre elles est l’écartement spectaculaire du prince Nayef (72 ans), ministre de l’Intérieur et troisième tête de la troïka mise en place en 1995. Le nouveau roi a nommé son demi-frère Sultan (81 ans) prince héritier, mais a semble-t-il mis un terme à la fonction de Second vice-Premier ministre, réservée depuis 1964 au numéro 2 dans l’ordre de succession. Alors que Sultan avait été nommé en 1982, à l’arrivée au pouvoir de Fahd, Second vice-Premier ministre, ce qui indiquait clairement qu’il deviendrait prince héritier à la mort du roi, rien de tel ne s’est produit pour le prince Nayef, qui semble pour l’instant avoir été écarté du sommet de l’Etat et de la ligne de succession. Le ministre de l’Intérieur conserve sa main-mise sur les troupes nombreuses de la police, des forces spéciales et des unités anti-terroristes, ce qui en fait un élément incontournable au sein de l’appareil d’Etat. Mais son opposition tenace aux projets de réformes annoncés par Abdallah entre 1998 et 2004 semble l’avoir condamné à une disgrâce au moins provisoire.
Autre rupture importante, la figure de réformiste que le roi Abdallah s’est appliqué à parachever dès son arrivée sur le trône. Dans son premier discours à la nation, au début du mois d’août, le nouveau souverain a ainsi demandé à ses compatriotes de ne lui « épargner ni les conseils ni les prières », signifiant que la porte du pouvoir était ouverte à toute participation de la société et que le temps des arrestations arbitraires était révolu. Quelques jours plus tard, la remise en liberté des trois réformistes arrêtés en mai 2004 et condamnés en mai 2005 à de lourdes peines de prison pour avoir réclamé une constitutionalisation de la monarchie a confirmé ce virage du pouvoir, de même que la remise en liberté, dans le courant du mois de septembre, de nombreux prisonniers politiques de moindre envergure. Il est vrai que la libération de Matruk al-Faleh, Ali al-Dumayni, Abdallah al-Hamed, de leur avocat et du cheikh Saïd b. Zu‘aiyyr (surnommé par les islamistes le « Mandela saoudien ») semble partiellement due à une intervention de la secrétaire d’Etat américaine, Condoleeza Rice, qui s’était inquiétée en mai 2005 du sort des réformistes emprisonnés. Avec la création d’un bureau des droits de l’homme au sein du ministère de l’Intérieur (2), ces premiers pas signalent néanmoins la volonté de changement du nouveau roi qui, contrairement à son prédécesseur, jouit d’une popularité apparemment inentamée par dix ans de régence. Comment réagissent les différentes forces sociales à la confirmation du leadership d’Abdallah ? Quelle est la position de la société à l’égard du changement de règne ?
1. La réouverture de l’espace public
Après un « printemps de Riyad » marqué en 2003 par la floraison de pétitions islamistes et libérales, la montée de la violence armée en 2003-2004 a permis à la famille royale d’adopter le discours et les méthodes de la « lutte contre le terrorisme », étouffant souvent les voix authentiquement réformistes qui persistaient à s’élever des rangs de l’opposition. Au lendemain du discours à la nation du nouveau roi, l’espace public s’est réouvert progressivement, permettant à des projets de réformes, mais également à de vives protestations, de se faire entendre.
Le cheikh Salman al-‘Auda, leader historique de la Sahwa islâmiyya (Eveil islamique, mouvement islamiste né dans les mosquées et les écoles au milieu des années 1980) (3) a ainsi proposé au souverain un programme complet de réformes (4). Si les mesures économiques préconisées touchent davantage à la redistribution de la rente pétrolière (augmentation des salaires et des prêts à la consommation, développement des infrastructures) qu’à des réformes macro-économiques pourtant urgentes, les réformes politiques réclamées par le cheikh sont plus significatives, puisqu’elles comprennent l’extension du suffrage universel aux conseils régionaux et au Majlis as-Shûrâ (Assemblée consultative) et une réforme profonde des médias nationaux (fin de la tutelle étatique et de la langue de bois, transparence de l’information et représentativité des médias). Fidèle à sa position récemment acquise de franc-tireur prêt à capitaliser à la fois sur son expérience militante passée et sur ses réseaux au sein du pouvoir, al-‘Auda demande également le renouvellement des élites politiques, dénonce les excès de la lutte contre le terrorisme et réclame la constitution d’un tribunal spécial, apte à statuer sur le sort des prisonniers politiques. Signe de l’entente au moins nominale entre le nouveau souverain et le courant islamiste légaliste représenté par al-‘Auda, le pouvoir a répondu à deux de ses demandes, augmentant tous les salaires de la fonction publique de 15 % à la fin du mois d’août et libérant de nombreux prisonniers politiques et d’opinion en septembre.
Le pragmatisme actuel du cheikh Salman al-‘Auda est le résultat d’une longue évolution. Né en 1955 à Burayda (province du Qassim), devenu immensément populaire par ses critiques de la participation saoudienne à la seconde guerre du Golfe (de 1991 à 1994, ses conférences ont attiré plusieurs dizaines de milliers de jeunes militants et sympathisants), son arrestation en 1994 a été le principal déclencheur de l’« Intifâdha de Burayda ». Libéré en 1999, il a adopté une position de retrait, à la fois plus intellectuelle et plus politique, décevant ses premiers adeptes mais élargissant progressivement son assise populaire et augmentant son crédit auprès du pouvoir. Celui qu’on décrit comme un grand mufti potentiel est resté à l’écart du jeu partisan, se gardant soigneusement de recommander les listes islamistes aux municipales de 2005 ; il n’en a pas moins soutenu le processus électoral de toute sa popularité. Entre les classes moyennes et le pouvoir, Salman al-‘Auda s’efforce de jeter des ponts lui permettant le cas échéant de briguer de plus hautes fonctions ; en période de lutte mondiale contre le terrorisme, l’heure n’est plus aux stratégies populaires d’opposition frontale à l’impérialisme américain, mais aux stratégies réformistes à la fois politiques, économiques et sociales, susceptibles de fédérer le plus grand nombre possible de Saoudiens (5).
Salman al-‘Auda n’est certes pas représentatif du courant islamiste saoudien, qui dans sa majorité ne cautionne ni l’ouverture démocratique, ni la transparence des médias, et table plutôt sur des réformes juridiques (création d’une Cour constitutionnelle, codification de la sharî‘a) (6 et 7) ou économiques (lutte contre la corruption et les monopoles immobiliers et commerciaux) (8) que sur des avancées politiques et médiatiques considérées à la fois comme superficielles et prématurées. Plutôt que de l’immobilisme doctrinal, les prises de position provoquées par la mort du roi Fahd témoignent néanmoins à la fois de la vitalité de l’opposition saoudienne – même en l’absence de partis et d’organisations institutionnalisées – et du pragmatisme des acteurs, qui se prononcent sur les pratiques (administratives, économiques, juridiques) plutôt que sur les principes (démocratie, pluralisme, droits de l’homme).
2. Vers une plate-forme réformiste commune ?
Malgré la grande diversité des discours, lettres ouvertes, plus rarement des articles (repris en main en 2004, le champ médiatique ne s’est pas encore remis de la lutte contre le terrorisme), une plate-forme commune se dégage de ces prises de position, qui toutes soulignent le caractère central de la lutte contre la corruption et pour la transparence administrative, financière et juridique. Plus que les réformes politiques et la démocratisation, c’est l’économie qui semble aujourd’hui préoccuper les Saoudiens, inquiets de la structure des finances publiques, des monopoles détenus par les principaux acteurs économiques, des questions d’emploi, de logement et de niveau de vie. Il serait néanmoins excessif d’en déduire un manque d’intérêt pour la politique, ou une absence de conscience claire des enjeux devant lesquels est placé le pays : les réformes économiques et administratives réclamées mettent en réalité en jeu la structure intime de la « maison saoudienne » elle-même, articulée autour de la prépondérance des milieux d’affaires et du caractère davantage oligarchique que monarchique du pouvoir.
Le second point commun qui se dégage de ces prises de position est leur caractère « national » (watanî) et sunnite. Le principal corollaire de la « nadjdisation » de l’administration et de l’économie à la suite du boom pétrolier de 1973 a en effet été une équivalente unification des postures oppositionnelles et l’intégration progressive des protestations périphériques (hedjazies et « sudistes » notamment) dans un puissant mouvement islamique. La centralisation de l’éducation et de l’administration a également contribué à fondre les oppositions régionales dans un creuset islamiste national, l’idéologie prenant le pas sur les particularismes et les cheikhs al-Qarni (‘Assir), al-Hawali (Hedjaz) et al-‘Auda (Nadjd) diffusant un message unique dans leurs terroirs respectifs.
Largement exclus des retombées du boom pétrolier et de la construction de l’administration, les chiites duodécimains de la province orientale, à la différence des chiites ismaélites de Najran, ont suivi une voie singulière, qui les a conduits de la révolte (intifâdha de la province orientale, 1980-81) à la revendication pacifiste et légaliste de droits civils au sein de l’entité saoudienne (accords de 1993 avec Riyad et reconnaissance de la pluralité religieuse par Abdallah b. Abdelaziz en 2003). Si le rapprochement entre Riyad et Téhéran, à la fin des années 1990, avait contribué à ce virage stratégique, il semble aujourd’hui que l’occupation de l’Irak par les troupes de la coalition ait notablement modifié le paysage chiite saoudien. A la position modérée, islamiste et nationaliste, du cheikh Hassan as-Saffar (9), qui avant de personnifier le rapprochement avec Riyad a longtemps incarné la révolte chiite, s’oppose désormais un mouvement chiite fédéraliste, voire sécessionniste, qui s’appuie sur l’expérience irakienne pour revendiquer une participation effective à l’économie et à l’administration saoudiennes et la mise en place d’un gouvernement fédéral (10).
Critiquant une « pseudo-unité nationale », mince vêtement idéologique d’un « kidnapping » qui « a conduit au fait que dix familles se sont emparées de plus de 90 % des richesses nationales », ce mouvement réclame une unité nationale réelle : « Si le gouvernement parle sérieusement d’unité nationale, à lui de modifier sa politique à l’égard non seulement des provinces chiites, mais également de l’ensemble des provinces du pays, et à le prouver en pratique, et non par de simples discours médiatiques et confus qui ne touchent pas, même en surface, le problème – tandis qu’en réalité, se poursuivent violations des droits, emprisonnements et torture. Au gouvernement de permettre à l’ensemble des citoyens de devenir partie prenante de la nation et de permettre aux chiites d’entrer au gouvernement – comme c’est le cas pour les sunnites en Irak, alors qu’ils sont minoritaires. » (11) S’il est difficile de mesurer la capacité de mobilisation de ce discours à la fois virulent et extrêmement structuré, on peut en revanche mettre en évidence les points communs avec le main stream de l’islamisme sunnite saoudien : critique des criantes inégalités économiques, revendication d’une unité nationale réelle (fût-ce sous forme fédérale), mise en évidence de l’autisme de l’Etat et des élites nationales et remise en cause des politiques de ségrégation (régionale, religieuse, économique) menées par le gouvernement.
3. Le poids des milieux d’affaires
Au-delà des différences manifestes entre les positions sunnite et chiite, c’est donc à une semblable réforme de la « maison saoudienne » qu’appellent les diverses oppositions. Le premier volet de cette réforme est indistinctement politique et économique, et touche au poids énorme des milieux d’affaires du Nadjd dans le système de pouvoir et la société saoudiens. Etroitement associées au pouvoir à partir de 1973 et du boom pétrolier, les grandes familles du Nadjd ont constitué rapidement des fortunes immenses, notamment à partir des deux sources de revenus que sont toujours la spéculation immobilière et la tutelle sur les importations de produits manufacturés (notamment dans le secteur automobile). La création pour ainsi dire ex nihilo d’une bourgeoisie nadjdie, outre la marginalisation des élites économiques et politiques hedjazies qu’elle a provoquée, a entraîné deux séries de conséquences sur les rapports entre Etat et société.
La première fut la confirmation de la position subordonnée de l’institution religieuse traditionnelle. Etroitement soumis au pouvoir politique au cours des années 1920, constitué par la suite en administration étatique, fonctionnarisé, marginalisé, le corps des oulémas a définitivement perdu sa position politique au cours des années 1980, menacé à la fois par la montée de l’islamisme et par l’affirmation des milieux d’affaires nadjdis. Cantonnés par le pouvoir politique dans la moralisation de l’espace public et réduits par l’ascendant des milieux d’affaires à cautionner les stratégies de familles marchandes auxquelles ils sont bien souvent apparentés, les grands oulémas se sont « reconvertis » au cours des années 1980 et 1990 d’une part dans le conseil aux entreprises et aux banques islamiques et d’autre part dans la justification religieuse des politiques menées par le pouvoir (fatwas légitimant la présence militaire étrangère dans le pays, permettant un rapprochement avec Israël, etc.), perdant au passage la position d’acteur politique et social qu’ils avaient réussi à conserver jusqu’à la fin des années 1960.
La deuxième série de conséquences tient à la contamination du pouvoir politique par les stratégies familiales et tribales des milieux d’affaires auxquels il a lié son existence. Paradoxalement, l’Etat saoudien souffre autant de son éloignement que de sa proximité à l’égard de la société, de son autisme à l’égard du fonctionnement de l’économie que de sa dépendance à l’égard des stratégies des élites socio-économiques (12). Les milieux d’affaires ont conquis une autonomie substantielle, notamment par l’intermédiaire des Chambres de commerces et d’industrie qui, représentant une puissance politique réelle depuis le milieu des années 1980, n’ont pas cessé d’être élues par les hommes d’affaires, plus récemment (depuis 2004 à Riyad, 2005 à Djedda) par leurs consœurs. En d’autres termes, la rationalité économique et financière a été le premier facteur d’émancipation de la bourgeoisie d’affaires, hommes et femmes confondus, qui ont par ailleurs réussi à instrumentaliser à leur profit une partie non négligeable de l’appareil d’Etat (prêts industriels ou immobiliers, acquisition des terrains à bâtir, licences d’importation, etc.) et à détourner la plupart des réformes macro-économiques à portée sociale – la plus emblématique étant la saoudisation, régulièrement aménagée, reportée, diluée depuis 1986 sous la pression des Chambres de commerce et d’industrie.
Les conséquences de cette proximité entre l’Etat (la famille royale) et « les familles » (al-‘awâ’il) du Nadjd sont extrêmement graves, et ont obéré toute tentative de régulation étatique de la croissance économique. Face à la main-mise des stratégies individuelles et familiales sur l’économie nationale, aussi bien le ministère du Plan que le ministère du Travail ou le Conseil économique suprême (créé en 1999 pour pallier précisément aux carences des institutions traditionnelles) ont échoué à (a) contenir la croissance et (b) contrôler les mécanismes de redistribution de la rente. La politique d’infrastructures est caractéristique en ce sens : décidée en fonction des profits qu’en retireraient les acteurs et investisseurs, et non en fonction d’une politique d’aménagement du territoire, elle a conduit à la mise en place d’équipements pharaoniques dans le Nadjd et les Lieux saints, abandonnant les autres provinces, notamment les provinces périphériques (Sud, Hedjaz, Nord et province orientale), à un cours plus aléatoire. La politique des transports, notoirement absente des priorités gouvernementales, est un autre symptôme de l’incapacité structurelle de l’Etat à organiser la croissance et à résister aux stratégies des puissants importateurs de véhicules individuels. L’absence d’une politique de la ville, à Riyad, à Djedda et dans les villes de moindre importance, s’explique à la fois par la primauté des acteurs immobiliers sur les acteurs politiques et par l’implantation immobilière gigantesque d’une famille royale parfois surnommée « Al Shubûk » (la clôture, les barbelés, les palissades).
Le développement (tanmiyya) a beau être l’un des principaux slogans de l’Etat « modernisateur », pour la majorité des Saoudiens, il s’agit là du développement d’une classe sociale au détriment de toutes les autres, sous couvert d’un discours islamique ou « traditionaliste » clairement destiné à décourager les nouveaux entrants. En d’autres termes, le « développement » a été conduit de manière aléatoire et moins en fonction de ses destinataires que de ses entrepreneurs, ces « dix familles » « que l’Arabie Saoudite a faites, et qui sont devenues l’Arabie Saoudite elle-même » (13).
4. Le malaise persistant de la jeunesse
La jeunesse saoudienne est la première victime des monopoles privés et de la toute-puissance des stratégies informelles (wâsita, « piston »), que ce soit en matière d’éducation, d’emploi, de logement, d’accès à l’espace publics et de loisirs. Il est naturellement difficile de parler de « la jeunesse » comme d’un ensemble homogène, d’autant plus que si l’avant-dernier recensement fixe l’âge moyen de la population saoudienne à 15 ans, le recensement de l’automne 2004 indique que 75 % des Saoudiens ont moins de 21 ans (14). On peut néanmoins repérer dans les épreuves imposées à la génération des « entrants », ainsi que dans le coût élevé, économique, social, symbolique, à acquitter pour conquérir une position sociale même subalterne, les clés de compréhension d’un malaise qui s’exprime aujourd’hui dans diverses stratégies de fuite, de la violence urbaine à l’engagement dans la lutte armée en passant par la hausse de la consommation de drogue.
Divers observateurs l’ont plusieurs fois rappelé : la principale tare dont souffre le système éducatif saoudien, outre la prépondérance des matières religieuses, est (a) l’inadéquation entre l’enseignement reçu et un marché du travail de plus en plus concurrentiel et (b) l’existence d’un système à plusieurs vitesses, les établissements publics en crise financière et pédagogique étant classiquement délaissés par les élites au profit d’établissements privés (du secondaire et, bientôt, du supérieur). La faillite de l’enseignement supérieur à former les élites nationales est particulièrement préoccupante (en 2005, 5 000 bourses en direction des universités américaines ont été budgétées). Les initiatives visant à promouvoir la formation professionnelle sont pour l’instant dispersées, en dépit de l’attention qu’elles ont suscité au sommet de l’Etat. La mise en valeur de la notion de mérite, totalement absente d’un système scolaire pensé en fonction d’objectifs somptuaires davantage que pédagogiques ou économiques, permettrait seule de raviver les espoirs d’ascension sociale aujourd’hui mis à mal par l’école.
En matière d’emploi, la situation est à bien des égards plus grave : le chômage (30 % de la population active selon la Banque américano-saoudienne) est avant tout un chômage des jeunes et des entrants sur le marché du travail (environ 100 000 nouveaux chômeurs par an). Régulièrement repoussée par les milieux d’affaires, les Chambres de commerce, l’Assemblée consultative (Majlis ash-Shûrâ) et par les stratégies micro-économiques des chefs d’entreprises (notamment de PME) qui continuent d’importer une main-d’œuvre à bas coût, la politique de saoudisation de l’emploi doit lutter également contre le mythe tenace, relayé par les médias nationaux et internationaux, du handicap « culturel », inscrit dans les « traditions », qui frapperait tout jeune Saoudien au moment de chercher un emploi. La réalité est plus prosaïque : régi par des réseaux informels et familiaux ou sujet à des stratégies drastiques de réduction des coûts, l’accès à l’emploi est bien plutôt obéré par une culture entreprenariale agressive que par des obstacles culturels (la « paresse bédouine », l’« aversion pour le travail manuel », etc.) qui, habilement maniés, sont avant tout des instruments de pouvoir. La récente opposition des milieux d’affaires, constitués en quasi-syndicat des patrons au sein de l’Assemblée consultative, à la fixation par l’Etat d’un salaire minimum, est un signe supplémentaire de la soumission de l’administration à l’oligarchie économique et des conséquences désastreuses que cette absence de politique implique en matière de lutte contre le chômage. L’argumentaire islamique mis en œuvre pour justifier le retrait de la mesure (la fixation d’un salaire minimum briserait l’unité de la Umma islamique en distinguant Saoudiens et non-Saoudiens) est caractéristique de la manipulation de la norme religieuse par les élites politiques et économiques saoudiennes (15).
S’agissant enfin de l’accès au logement, à l’espace public et aux loisirs, on notera la véritable discrimination dont souffrent les jeunes des deux sexes. La ségrégation des célibataires dans des quartiers-ghettos, l’interdiction d’accéder à de nombreux espaces publics (centres commerciaux, parfois cafés et restaurants), la rareté et la cherté des équipements sportifs et de loisirs entretiennent d’une façon à la fois insidieuse et institutionnalisée un désespoir moral massif au sein des « entrants ». Le tafhît (acrobaties automobiles à grande vitesse dans l’espace urbain), particulièrement développé à Riyad, mais présent aussi à Djedda et Dammam, concentre toutes les transgressions, puisqu’il lie homosexualité exubérante, trafic de drogue, vol organisé de voitures et défi ouvert aux pouvoirs publics. La voiture, parfois interprétée comme un instrument de domination de la bourgeoisie marchande et de l’Occident (16), est transformée en outil de loisir sauvage, allant parfois jusqu’à la destruction et à la mort violente. Ce détournement de l’espace urbain est accentué par la ghettoïsation de nombreux quartiers des métropoles saoudiennes, ethnicisés et transformés en territoires de non-droit où règnent économie informelle, trafics de drogue et prégnance des bandes organisées.
Si l’émergence de la violence armée, réaction à la répression menée par l’Etat dans les années 1990 et à la présence militaire occidentale dans la région, est irréductible à une unique causalité sociale, le recours à la violence et aux attentats-suicide a certainement été facilité par la « culture de mort » véhiculée par une partie de la jeunesse, des stratégies d’autodestruction à la montée de la violence urbaine. On n’a pas suffisamment noté que, très souvent, l’extrémisme se passait de discours, le recours aux armes sautant l’étape de la mobilisation idéologique et de la justification théologique ou théorique. Pour une partie de la jeunesse saoudienne, le spectacle de la domination, en Arabie Saoudite même ou dans l’Irak voisin, ainsi que la fermeture des espoirs politiques et sociaux, sont par eux-mêmes sources d’engagement extrême et de radicalisation.
5. Un impossible engagement politique ?
Le nouveau leadership saoudien semble non seulement conscient des enjeux, mais également capable de s’y atteler rapidement. La principale faiblesse de Abdallah b. Abdelaziz (son isolement face au clan Sudayri) (17) est aujourd’hui sa force : dépourvu d’allié direct au sein de la famille royale, il a du s’appuyer sur des forces issues de la société et de l’opposition, ménageant des canaux de dialogue aussi bien avec les libéraux et les nationalistes (l’ancien baathiste Turki al-Hamad est aujourd’hui conseiller du roi) qu’avec les islamistes. Fait plus anecdotique, sa double ascendance, bédouine par sa mère (Shammar) et sédentaire par son père, joue également en sa faveur : c’est la première fois que l’ancienne noblesse bédouine monte sur le trône des Al Saoud, jusque-là monopolisé par les sédentaires du bas-Nadjd. Les premières annonces du nouveau souverain sont encourageantes, et le rythme des réformes doit se maintenir si Abdallah veut parvenir à modifier la donne politique et économique dans l’espace de temps limité qui lui est imparti.
Les élections municipales organisées au printemps 2005 ont démontré l’existence d’une conscience politique encore minoritaire mais suffisamment organisée pour agir. Portée par des figures de la Sahwa, mais également par des membres des professions libérales, des universitaires et des hommes d’affaires indépendants, la mouvance islamiste qui a remporté les élections est à la fois pragmatique, réformiste et légaliste. La variable idéologique et doctrinale s’est avérée secondaire : lancée par les Frères musulmans de Riyad et par les chiites de la province orientale, la mobilisation électorale a conquis également, à Dammam et à Djedda, des salafistes de prime abord réticents. Appuyée sur des réseaux de proximité et d’encadrement de la jeunesse, la Sahwa a montré ses capacités organisationnelles ainsi que son aptitude à donner du sens aux concepts « importés » à l’occasion des élections, notamment celui de société civile, conçu comme un moyen de défendre la société contre les « intrus » que sont aux yeux de la Sahwa les élites économiques et politiques. Plus spectaculaire a été la reformulation par le mouvement islamiste de la rhétorique démocratique, islamisée et mise au service de l’affirmation de la société face à l’Etat (18).
L’exercice électoral montre aujourd’hui ses limites : quatre mois après les élections, les conseils municipaux n’ont toujours aucune existence, et la moitié des sièges n’a toujours pas été pourvue par le gouvernement. Aux yeux de nombreux observateurs saoudiens, cette lenteur confirme le caractère médiatique d’élections conduites face aux caméras de l’Occident. Il est évident par ailleurs que la politique de la ville, abandonnée pendant trente ans aux clients de la famille royale, ne pourra pas sans douleur être remise entre les mains d’une élite organique et à moitié élue. Ce pas représente, à n’en pas douter, une véritable révolution administrative et économique ; si difficile à franchir dans le cas relativement simple des municipalités, pourra-t-il l’être pour une Assemblée consultative qui tient lieu aujourd’hui à la fois de chambre patronale et de syndicat de la haute fonction publique ? Il est permis d’en douter, même si Abdallah b. Abdelaziz, quelques semaines avant de monter sur le trône, promettait à Condoleeza Rice un gouvernement élu dans dix à quinze ans (19).
Si la démocratisation de la formule saoudienne de gouvernement est aujourd’hui acceptée par les principales forces politiques du pays, la réforme politique et économique passera probablement par d’autres canaux. Les récentes ouvertures de capital ont attiré environ 8 millions de nouveaux actionnaires (soit 50 % de la population totale), tandis que les élections municipales mobilisaient à peine 11 % du corps électoral. Pour sa part, la réforme de la société civile saoudienne et l’introduction récente de nouveaux corps intermédiaires (Association des journalistes, Association des droits de l’homme, Dialogue national) emprunte les sentiers du corporatisme plutôt que ceux de la participation démocratique (20). Entre mobilisation politico-religieuse, participation boursière et néo-corporatisme, un autre « modèle saoudien » est peut-être, lentement, sous la pression de circonstances externes et internes, en train de faire son apparition. L’avenir montrera s’il est viable et, surtout, s’il permet de répondre, plus efficacement que l’actuelle oligarchie, aux attentes de la société saoudienne.
Notes
1 - Loi fondamentale du pouvoir, Article 5, Quatrième alinéa : « Le prince héritier assume les pouvoirs du roi à la mort de celui-ci et en attendant l’issue
de la bay‘a. » Les Saoudiens ont pu prêter allégeance à leur nouveau souverain par téléphone, en direct à la radio et à la télévision, et même par SMS.
2 - Destiné à contrôler l’action de la police, des prisons et des services de sécurité saoudiens, ce bureau, créé en septembre 2005, est le second du monde arabe après celui de Dubaï.
3 - Pour une définition contemporaine de la Sahwa, cf. ‘Abd Allâh b. Sa‘îd as-Shihrî, « As-sahwat al-zakiyya : al-hall al-fa‘‘âl fî zaman al-mutaghayyirât » (La Sahwa intelligente : une
solution efficace à une époque de changements), Al-Wifâq, 11 septembre 2005.
4 - Salmân b. Fahd al-‘Aûda, « Innahum muntazhirûn » (Ils attendent), Al-Jazîra, 21 août 2005.
5 - Cf. le site www.islamtoday.net et le mensuel Al-islâm al-yawm, dont Salman al-‘Auda supervise les activités éditoriales.
6 - Cf. Sa‘d b. Matar al-‘Utaybî, « Tajâwuzât al-kuttâb wa tajâhul ad-dustûr al-watanî » (Les excès des écrivains et la méconnaissance de la constitution nationale), www.almoslem.net, 21 août 2005.
7 - Cf. prise de position d’al-Ubaykan sur la codification.
8 - Cf. Bâdî ad-Dawsirî, « Sa-iaqûlûn – wa-Allahu a‘lam – : hazihi suwar an-nâs tamma ibâdatuhum fî-s-Sa‘udiyya wa lam iatabaqqa ahadun » (Ils diront – et Dieu est le plus savant – : ce
sont les photos de ceux qui ont été exterminés en Arabie Saoudite, et dont pas un n’a réchappé), www.al-sahat.com, 22 août 2005.
9 - Sur la position légaliste majoritaire chez les chiites duodécimains, on lira : « Al-watan al-‘arabî tahâwara al-mufakkir as-sa‘ûdî Zakî al-Milâd » (L’intellectuel saoudien Zaki al-Milad
débat de la nation arabe), www.al-rasid.net, 1er septembre 2005 ; Ja‘far as-Shâyib, « Intiqâl as-sulta fî-s-Sa‘ûdiyya wa-t-tahaddiyyât ar-râhina » (La
transition saoudienne et les défis contemporains), www.aljazeera.net, 25 août 2005.
10 - Cf. ‘Alî Firdân, « Fîdirâliyya fî-s-Sa‘ûdiyya » (Un fédéralisme saoudien), www.al-rasid.net, 16 août 2005.
11 - ‘Alî Firdân, loc. cit.
12 - Cf. sur ce point Pascal Ménoret, L’Enigme saoudienne. Les Saoudiens et le monde, 1744-2003, La Découverte, Paris, 2003, ch. 4.
13 - Bâdî ad-Dawsirî, loc. cit.
14 - Muhammad b. Sâlih ar-Rabdî, Dirâsât fî sukkân al-Mamlakat al-‘arabîyyat as-Sa‘ûdiyya. Masâdir al-ma’lûmât wa-l-bayânât as-sukkâniyya (Etudes démographiques saoudiennes. Sources et
documents), Marînâ-Jâmi‘at al-imâm Muhammad b. Sa‘ûd, Riyad, 2005, p. 231 sq.
15 - C’est en grande partie contre cette transformation de l’islam en idéologie de légitimation de la domination politique et économique que s’est constitué, dans les années 1980 et 1990 –
c’est-à-dire au plus fort de l’instrumentalisation par l’Etat du référent religieux –, le discours de l’opposition islamiste.
16 - Entretiens avec des mufahhatîn (adeptes du tafhît), Riyad, été 2005.
17 - Les sept fils de Husa as-Sudayri et du roi Abdelaziz : Fahd, Sultan (ministre de la Défense, aujourd’hui prince héritier), Abderrahman (vice-ministre de la Défense), Turki (homme
d’affaires), Nayef (ministre de l’Intérieur), Salman (Gouverneur de Riyad), Ahmed (vice-ministre de l’Intérieur).
18 - Sur ces points, cf. Pascal Ménoret, « De la “rage” à l’“enthousiasme”. Le parcours d’un jeune électeur saoudien », Chroniques yéménites, n° 12, CEFAS-CNRS, 2005 ; « Le cheikh,
l’électeur et le SMS. Logiques électorales et mobilisation islamique en Arabie Saoudite », Transcontinentales, n° 1, Albin Michel-MAE, automne 2005.
19 - The Washington Times, 19 août 2005.
20 - Cf. Steffen Hertog, « Building the Body Politic: Emerging Corporatism in Saudi Arabia », Chroniques Yéménites, n° 12, CEFAS-CNRS, 2005.
Pascal Ménoret, automne 2005