3. Les élites cadettes
On en conviendra, un tableau aussi noir rend presque dérisoire la question de la réforme. Pour ne prendre que cet exemple, l’Egypte de 2006 résume tous les blocages des espaces politiques arabes, entre trucage des élections, promotion (en anglais et non sans mensonges) de Gamal Moubarak, répression des Frères musulmans et… des juges qui s’intéressent de trop près à la surveillance des scrutins. Pour les intellectuels, les activistes, les syndicalistes, les journalistes, les avocats, les médecins ou les juristes marginalisés par la « clôture des élites reliées au(x) régime(s) », la tentation est grande soit de céder à « l’abattement et à la frustration » – ainsi que la majorité des populations –, soit de « protester contre le contexte politique en général en ayant recours à la religion ». Consacrée à ces élites « cadettes », c’est-à-dire exclues à la mode patriarcale de successions décidées en leur absence et de systèmes de gouvernement gérés sans elles, cette partie sera essentiellement destinée à analyser et évaluer les modalités de ce « recours à la religion » (1). On s’intéressera d’abord à l’émergence des élites cadettes et aux formes complexes de leur politisation. Les potentialités réformatrices des groupes politiques à référent religieux seront ensuite examinées, ainsi que les modalités de mise en réseaux des élites cadette à l’échelle régionale et à celle, plus large, des relations entre oppositions nationales et oppositions en exil. Enfin, on s’attachera, pour chacun des pays étudiés, à repérer les interlocuteurs possibles d’un processus arabo-européen renouvelé.
3.1. « La progression dans l’obscurité » (2), ou les méandres de la politisation
Lorsque l’espace public est violemment dépolitisé – soit que les manifestations partisanes authentiques y soient interdites (Arabie Saoudite, Algérie, Egypte dans une certaine mesure), soit qu’elles y soient « désamorcées » du fonctionnement réel du pouvoir (Maroc, Yémen, Jordanie) –, les élites non gouvernementales sont réduites à « progresser dans l’obscurité », dans les marges du système politique existant, et à se politiser le long de réseaux qui échappent à l’emprise étatique. Activisme associatif et syndical (Egypte, Algérie, Maroc, Jordanie), activisme caritatif et religieux (Arabie Saoudite, Jordanie), activisme politique et religieux (Yémen, Jordanie) sont les matrices de ces élites cadettes qui, interdites de politique, vont se développer en fonction de la politisation d’autres champs d’activité, caritatif, syndical, universitaire, religieux, etc. Hybrides, les élites cadettes le sont donc par leur genèse et leur fonctionnement. Condamnées à l’informalité par la domination des Etats sur les processus de reproduction et de fermeture des élites gouvernementales, les élites cadettes sont également amenées à se positionner au croisement de plusieurs champs : politique et syndical, politique et religieux, politique et universitaire (3).
Bien souvent, en raison de la fermeture des espaces politiques autour d’un parti unique (l’Algérie ou le Yémen jusqu’à la fin des années 1980), d’une famille royale (l’Arabie Saoudite ; le Maroc et la Jordanie jusqu’aux années 1990) ou d’un pluralisme de façade (l’Algérie depuis 1992, le Maroc, la Jordanie et la Yémen depuis les années 1990), l’espace religieux de la mosquée, de l’association islamique ou de la fondation caritative est le plus apte à engendrer une opposition sociale et politique. Si l’islamisme est devenu la première force d’opposition dans le monde arabe, ce n’est donc pas en raison de la supposée « confusion entre temporel et spirituel » en islam, mais bien parce que les groupes religieux, en l’absence jusqu’à aujourd’hui d’un espace politique transparent et accessible à tous, ont fonctionné et continuent à fonctionner à la manière d’un « espace public de substitution ».
En raison de la structure très particulière des champs politiques et économiques arabes, qui excluent tous ceux qui, pour des raisons familiales, géographiques ou idéologiques, ne participent pas au système en place, toutes les composantes de la société sont amenées à se rallier aux élites cadettes, notamment sous leur forme islamiste. Les élites naturelles (universitaires, économiques, juridiques) paralysées par les élites de gouvernement seront néanmoins plus promptes à adopter une position contestatrice que les couches les plus démunies ou les classes moyennes : contrairement à une idée fort répandue, ce n’est pas la pauvreté qui alimente les rangs des élites cadettes, notamment islamiques, mais bien le niveau d’éducation. Il n’est pas de mobilisation ni de révolte sans ressources à la fois économiques, politiques et intellectuelles, et les mouvements islamistes ne font pas exception à la règle.
Si les mouvements islamistes se sont constitués hors de l’emprise des Etats, cela ne signifie pas que les Etats n’aient pas tenté de coopter ou de gagner à leur cause une partie des mouvements islamistes. Dans chacun des pays étudiés, au moins un mouvement islamiste épouse ainsi la position de l’Etat dont il contribue à légitimer les positions : c’est le cas du mouvement Jamiste en Arabie Saoudite, de certains mouvements salafis au Yémen, du Mouvement de la société pour la paix en Algérie, etc. Pour les mêmes raisons (participation à la popularité des islamistes, acquisition de leur légitimité), les mouvements politiques réellement indépendants des pouvoirs amorcent en général un rapprochement avec les mouvements islamistes autonomes : le Parti socialiste et le Parti nassérien ont au Yémen fait alliance avec le parti islamiste Islah, tandis que le Front des forces socialistes (FFS) algérien s’unissait à ce qu’il reste du Front islamique du Salut (FIS) pour combattre la dérive totalitaire du régime des généraux. En Arabie Saoudite, les mouvements de protestation de ces dernières années ont été conduits par une coalition formée d’activistes islamiques, d’anciens militants nationalistes ou gauchistes et d’authentiques libéraux. On pourrait multiplier les exemples : dans chaque enceinte politique arabe, le label islamiste est devenu une référence au point de susciter les convoitises non seulement des régimes mais également des autres forces d’opposition, qu’elles soient laïques ou même athées.
3.2. Le potentiel réformateur des partis à référence religieuse
Dans le monde arabe, la capacité réformatrice des partis d’opposition est davantage liée aux modalités de leur relation avec les élites gouvernementales qu’au contenu doctrinal de leur discours. C’est ainsi que le parti marocain de la Justice et du Développement (al-‘adâla wa-t-tanmiyya), d’inspiration salafie, participe depuis plusieurs années à l’ouverture parlementaire timide mise en œuvre par Rabat, tandis que le parti Equité et Don de soi (al-‘adl wa-l-ihsân), dirigé par Abdessalam Yacine, bien qu’étant d’inspiration soufie plus « modérée », est néanmoins radical dans son refus de participer au champ politique marocain « désamorcé ». On pourrait multiplier les exemples : la ligne de démarcation entre islamistes « modérés » et islamistes « extrémistes » n’est pas, ou rarement, doctrinale, mais tient beaucoup plus souvent au contexte politique dans lequel les mouvements islamistes s’inscrivent. Contrairement aux discours médiatiques convenus, les salafis ne sont pas des ennemis de principe de la démocratie : au Yémen, en Arabie Saoudite, en Algérie, des salafis partisans des élections et des principes démocratiques côtoient des salafis adversaires de toute ouverture politique. Et la ligne de démarcation, encore une fois, est à chercher davantage dans l’opposition ou l’inféodation aux régimes que dans l’idéologie : à idéologie identique, un parti islamiste soutenu directement par le pouvoir aura davantage tendance à s’opposer aux élections qu’un parti islamiste autonome.
Au-delà de l’uniformité suggérée par l’appellation « islamiste », il importe par ailleurs de repérer les différentes dynamiques, aussi bien locales que régionales, qui donnent naissance à ces islamistes « centristes » (wasatiyyûn), à la fois réformistes et progressistes, qu’on peut comparer, sur la scène politique européenne, aux chrétiens-démocrates (par opposition aux chrétiens conservateurs) ou aux socio-démocrates (par opposition aux marxistes révolutionnaires). Si la fermeture du jeu politique et la généralisation de la répression ont le plus souvent eu pour résultat de radicaliser les franges des mouvements islamistes (ce fut le cas en Egypte pendant les années 1970 et 1990, en Algérie et en Arabie Saoudite pendant les années 1990, en Jordanie et au Maroc actuellement), l’ouverture politique et parlementaire et les progrès de l’état de droit ont le résultat inverse, inclinant les mouvements islamistes à adopter des positions « centristes » et à se rapprocher des autres formations de l’opposition. C’est ce qui s’est produit au début des années 1990 un peu partout dans le monde arabe, avant que la répression retombe sur les scènes politiques. C’est également ce qui s’est produit, plus récemment, lors des élections municipales saoudiennes de 2005, relativement libres, ou lors des élections présidentielles yéménites de 2006, ouvertes pour la première fois à une véritable concurrence.
De telles coalitions sont, à n’en pas douter, provisoires : les différences doctrinales et politiques entre par exemple les Frères musulmans yéménites et le parti socialiste de l’ancienne République démocratique et populaire du Yémen, ou entre le FIS et le FFS algériens, sont suffisamment importantes pour, si les conditions d’une libre activité parlementaire et politique sont réunies, tracer des lignes politiques distinctes. Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, doivent être encouragées toutes les forces politiques qui soutiennent le retour à l’état de droit et le pluralisme politique – c’est-à-dire les élites islamistes modérées, qu’elles soient plus proches des Frères musulmans, des salafis ou des soufis, ainsi que les partis nationalistes et de gauche indépendants. Il convient enfin d’indiquer que, lorsque les partis « islamistes » quittent le terrain de la contestation extra-parlementaire pour s’associer à un travail de décision politique, parlementaire ou municipal, ils deviennent assez naturellement de banals « partis politiques à référence islamique », à l’image du PJD marocain par exemple.
3.3. Le mythe de l’internationale islamiste
Contrairement à la crainte, fort répandue dans les media européens, d’une « internationale islamiste » prête à déferler sur le monde arabe et sur l’Europe, les différentes élites cadettes sont très peu internationalisées. Elles doivent cet éclatement relatif à leurs conditions de formation, dans les marges des différents systèmes nationaux et les poches de liberté ménagées contre les élites gouvernementales. Même les structures à vocation internationale, telle l’organisation des Frères musulmans, ont peu d’existence : l’internationale des Frères est davantage une fiction politique qu’une réalité. En témoigne la grande diversité des positionnements politiques : normalisés en Jordanie et au Yémen où ils participent au jeu parlementaire, fût-il biaisé, les Frères refusent de participer aux élections au Maroc. En Egypte, leur berceau, ils sont toujours interdits, tandis qu’ils ont passé une alliance avec les généraux en Algérie et sont donc sortis du cercle de l’opposition où ils se maintiennent partout ailleurs. Enfin, en Arabie Saoudite, bien qu’à la pointe des mobilisations politiques de ces dernières années (pétitions réformatrices et élections municipales), les Frères sont marginalisés dans un espace public et religieux dominé par les salafis.
Au-delà de l’exemple des Frères musulmans, aucune structure internationale arabe ne rencontre actuellement l’assentiment des élites cadettes ou des populations. En tout état de cause, les Etats restent aujourd’hui maîtres d’un agenda régional qu’ils sous-exploitent (cf. supra, 2.3.), et maîtrisent notamment les institutions islamiques internationales telles l’Organisation de la conférence islamique ou l’Assemblée mondiale de la jeunesse islamique, toute deux basées à Djedda et très fortement décrédibilisées auprès du public arabe et, plus largement, musulman, pour leurs liens étroits avec les élites gouvernementales et les milieux religieux officiels saoudiens.
De même, les élites en exil communiquent peu entre elles, malgré les centres importants que constituent à cet égard des villes comme Londres ou des espaces comme la
côte Est des Etats-Unis. Exilées à la suite d’événements politiques de première grandeur (la répression et la « sale guerre » en Algérie, la présence militaire américaine et la répression en
Arabie Saoudite), les oppositions algérienne et saoudienne représentent avec l’opposition tunisienne les principales formations politiques à l’extérieur du monde arabe, et leurs parcours à la
fois politiques et sociaux sont suffisamment distincts pour expliquer leur absence relative de mise en réseau. Les oppositions égyptienne, marocaine, jordanienne et yéménite ont toutes trouvé un
espace d’expression national, que ce soit formellement et publiquement ou selon des modalités plus informelles et clandestines.
4. Propositions d’action
4.1. Soutenir les forces d’opposition
Notre principale proposition concerne les forces d’opposition crédibles, islamistes, de gauche et nationalistes, à qui il convient de procurer un soutien politique au moins public. Agir autrement reviendrait à entériner l’impression déplorable que donne actuellement l’Union européenne dans les pays du Sud de la Méditerranée, où le soutien verbal à la démocratisation et aux progrès de l’état de droit n’est accompagné d’aucune action concrète en direction des formations politiques qui poursuivent ces deux objectifs.
4.2. Affirmer la souveraineté européenne face aux politiques des Etats membres
Cette orientation générale se doit d’être complétée par une affirmation décidée de la souveraineté et de l’intérêt européens face aux « politiques arabes » désordonnées des Etats membres de l’Union, notamment de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Italie. Il s’agirait notamment de :
- Refuser de cautionner les politiques de puissance héritées de l’histoire coloniale. On pense notamment au soutien actif apporté par Paris à la dictature algérienne ou à l’interventionnisme militaire de la Grande-Bretagne en Irak ;
- Faire respecter la politique communautaire définie par le processus de Barcelone, au besoin en l’amendant (cf. 4.3.) ;
- Condamner fermement et systématiquement les attitudes et déclarations de chefs d’Etat et de gouvernement européens qui, violant l’esprit et la lettre des accords fondant l’Union européenne, notamment en matière de respect des droits de l’homme et d’égalité entre les citoyens européens, sont indignes de l’Europe démocratique et peuvent devenir le meilleur instrument de ses ennemis.
4.3. Amender la politique arabe européenne
La politique arabe européenne mise en place par la déclaration de Barcelone souffre d’un certain nombre de déficits. Il conviendrait notamment de :
- Conditionner les aides économiques à des critères politiques très précis, tels que le respect des droits de l’homme et de l’état de droit ou la transparence des consultations électorales ;
- Revoir les dispositifs d’observation de la vie politique, juridique et électorale arabe, au besoin en mobilisant des réseaux souples d’observateurs arabes et étrangers sur place, et en commanditant systématiquement des audits publics des diverses situations (répressions, consultations électorales, etc.) ;
- Cesser de considérer les institutions parlementaires arabes comme des institutions représentatives. Cesser notamment d’organiser visites et échanges avant d’avoir obtenu et fourni la preuve de leur caractère démocratique et de la transparence des élections.
4.4. Mettre en place de nouveaux programmes
Les amendements apportés à la politique européenne en direction des élites ne pourront modifier durablement la donne politique arabe que s’ils sont doublés de programmes nouveaux, destinés à :
- Aider directement les organisations de la société civile, partis politiques, syndicats, associations, centres de recherche, sans quêter l’assentiment des différents Etats concernés ni emprunter leurs circuits ;
- Organiser des symposiums régionaux de l’opposition politique, qui permettraient de mettre en réseaux les élites cadettes et de faire circuler idées politiques et pratiques d’ouverture et de lutte pour l’état de droit et la démocratie ;
- Organiser des échanges avec les institutions politiques ou syndicales les plus représentatives : les municipalités élues dans la transparence et le respect des règles de droit ou les syndicats autonomes pourraient par exemple réaliser avec profit des échanges avec les municipalités et syndicats européens. Privilégier le niveau local en matière de pratiques démocratiques : souvent oublié, c’est pourtant l’échelon le plus dynamique de la vie politique des Etats arabes ;
- Améliorer l’offre en matière de formation des élites : installer des antennes d’universités européennes dans les pays arabes ; privilégier l’enseignement en arabe
et en anglais, le cas échéant en français ou en espagnol ; défendre la conception européenne d’un enseignement démocratique et accessible à tous contre la conception américaine d’un enseignement
reproducteur des inégalités ; mettre en place une politique ambitieuse de bourses d’études ; européaniser les politiques d’enseignement secondaire (notamment française) dans les pays
arabes.
Notes
1 - Muhammad bin Sunaytan, Les élites saoudiennes, op. cit., p. 167-168.
2 - Mohammed H. Haykel, L’automne de la colère. Début et fin de l’ère d’Anouar al-Sadate (en arabe), Sharika al-matbu‘at, Le Caire, 1987, p. 19.
3 - Cf. Mounia Bennani-Chraïbi et Olivier Fillieule, Résistances et protestation dans les sociétés musulmanes, op. cit. Sur l’exemple saoudien, cf. Pascal Ménoret, « Le cheikh, l’électeur
et le SMS. Logiques électorales et mobilisation islamique en Arabie Saoudite », Transcontinentales, 2e semestre 2005, n° 1, p. 19-33. Sur l’Egypte, cf. Diane Singerman, Avenues of Participation.
Family, Politics and Networks in Urban Quarter of Cairo, Princeton University Press, 1995. Sur la Jordanie, cf. Quintan Wiktorowicz, The Management of Islamic Activism. Salafis, the Muslim
Brotherhood and State Power in Jordan, New York, SUNY Press, 2001.
Pascal Ménoret, automne 2006