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Tash ma tash

Samedi 6 janvier 2007

Alors que l’attention se focalise sur la lutte engagée entre le gouvernement saoudien et l’opposition armée, la société, qui s’est largement urbanisée ces vingt dernières années, s’ouvre à de multiples débats sur son avenir. Un feuilleton de la télévision officielle reflète les interrogations des Saoudiens sur les problèmes de la vie quotidienne, de la place des femmes aux difficultés de l’emploi. Et il connaît un immense succès, malgré l’ire des autorités religieuses.

Au début du ramadan, en décembre 2003, une manifestation inhabituelle trouble la quiétude de Riyad. Alors qu’avant l’iftar (repas de rupture du jeûne) de rares voitures traversent en trombe les avenues désertes, quarante personnes marchent sur le bâtiment de la télévision officielle pour réclamer à grands cris l’interruption du programme en cours de diffusion. La raison de leur colère ? La célèbre série Tash ma tash (1), diffusée tous les soirs de ramadan depuis onze ans, aborde ce soir le problème du mahram, ce tuteur masculin sans lequel une Saoudienne ne peut (en théorie) rien dire ni rien faire.

Les deux héroïnes de l’épisode, privées de leur mari et frère partis quelques semaines à Paris, sont harcelées dans les jardins publics, éconduites des magasins, chassées des banques. Pour retrouver leur liberté de mouvement, elles « empruntent » un grand-père cacochyme – remède pire que le mal – et griment finalement leur fille et nièce en… petit garçon. Exagération et truculence, jeu sur les dialectes régionaux, mise en scène des paradoxes de la vie quotidienne font la réputation de Tash ma tash, production à 100 % saoudienne diffusée dans l’ensemble du monde arabe. Et plus particulièrement regardée dans la péninsule Arabique et en Jordanie, où les rues se vident à l’heure de la série devenue culte.

Mais, ce soir-là, à Riyad, la mise en cause de la société saoudienne au travers de son élément le plus symbolique et le plus caché – la femme – n’est pas du goût de tous. En une manifestation inconcevable en Occident, où la télévision suscite davantage de passivité que de révolte, quelques personnes décident de faire parler la rue. La télévision se gardera bien d’obtempérer, et les manifestants regagneront leurs foyers bredouilles.

Un désert audiovisuel

L’incident en dit long sur les pratiques télévisuelles des Saoudiens et leur rapport à la télévision d’Etat, cette sous-direction du ministère de l’information qu’on soupçonne toujours de faire le jeu du pouvoir contre la société. Les deux chaînes publiques ont longtemps régné sans partage sur un véritable désert audiovisuel. Mais, en 1990, après l’invasion du Koweït par l’Irak, que les médias saoudiens éludèrent pendant de longs jours, les masques tombèrent et les chaînes de télévision, surnommées « kazzâba al-ûla » et « kazzâba ath-thâniyya » (menteuses no 1 et no 2), furent répudiées par une société furieuse de cette trahison des experts.

Depuis l’apparition de la télévision qatarie Al-Jazira, la télévision publique a bien du mal à regagner des parts de marché. Ses dernières armes ont été, en 2003, la création d’une chaîne sportive et, surtout, de la chaîne d’infos en continu Al-Ikhbariyya, toutes deux diffusées par satellite. Une façon de reconnaître que les antennes paraboliques, bien que prohibées par quelques fatwas officielles, sont entrées dans les mœurs de cette société de plus de 23 millions d’habitants, où elles contribuent à la naissance d’une opinion publique et politique (2). Mais également, par la variété des émissions religieuses diffusées par Al-Jazira, Abu Dhabi TV ou Sharjah, à la diversification des pratiques et représentations religieuses. Et à une sorte de « dé-wahhabisation » de l’islam saoudien.

Lancée en 1993, la série télévisée Tash ma tash avait pour mission principale de redorer le blason de l’audiovisuel public. Onze ans plus tard, l’objectif semble atteint. Et célébré comme il se doit par l’establishment saoudien : « Tous les foyers délaissent les chaînes du satellite, en dépit de leur inventivité pendant le ramadan, et se pressent autour de notre télévision nationale en guettant l’heure de Tash ma tash », se plaît à dire le directeur de l’administration centrale du ministère de l’éducation, tandis que les quotidiens commentent longuement, chaque année, les nouveaux épisodes de la série.

Ses deux créateurs, Abdallah al-Sudhan et Nasser al-Qassabi, n’en espéraient pas tant. Tombés dans le théâtre satirique à l’université, où ils préparaient leur diplôme d’ingénieur agronome, ils abandonnèrent bien vite une carrière administrative atone pour écrire des scénarios de fiction télévisée. Au début des années 1990, ils proposent un programme de ramadan au ministre de l’information de l’époque, M. Ali al-Sha’ir. Trois ans plus tard, Tash ma tash est née. L’intention affichée des deux compères est alors de « critiquer les coutumes sociales, les traditions, les procédures administratives et les coutumes politiques ».

Puritanisme religieux, discrimination à l’égard des femmes, chauvinisme culturel et sportif, corruption administrative, bureaucratie de l’appareil d’Etat, bavures policières, restes de tribalisme : rien n’échappe à leur regard acéré. Ou presque : la famille royale et sa politique étrangère sont soigneusement contournées. Mais les bourgeois hypocrites, les machos complexés, les jeunes américanisés, les religieux eux-mêmes ne trouvent pas grâce aux yeux d’al-Sudhan et d’al-Qassabi.

Dans un épisode, les femmes règnent sur le couple, tandis que les hommes élèvent les enfants et font le ménage. Dans un autre, deux vieillards espiègles rivalisent d’astuce, au mépris de toute décence, pour séduire la vieille Rugaiyya. Ici, ce sont les officiers des renseignements généraux qui, affolés par les attentats de Riyad et l’activisme des groupes armés, commettent bourde sur bourde. Là, c’est l’embrigadement des jeunes islamistes que la série dénonce, en proclamant – discours très politiquement correct ! – que l’opposition politique peut mener au meurtre d’innocents.

En 1996, les premières actrices étaient apparues à l’écran dévoilées. La télévision publique avait interdit la série jusqu’à l’arrivée d’un nouveau ministre, M. Ali al-Farisi, qui leva la censure. En 2000, nouvelle péripétie : en raison des coups de boutoir antireligieux de Tash ma tash, le Comité permanent des grands oulémas, organe suprême du clergé d’Etat, condamne la série. Encore une fois, le gouvernement passe outre, et le ministre de l’information privilégie le statu quo. Chatouiller l’establishment religieux, passe encore. Mais se passer des records d’audience de Tash ma tash, certainement pas.

Un sociologue de Riyad explique ainsi l’impunité dont jouit la série : « Tash ma tash exerce une critique à la marge, qui est tolérée, car elle est légère et comique. Chaque épisode est porteur d’un message qu’il faut parfois décrypter, car il n’est pas forcément donné à la fin. C’est de la critique fine. Mais, en même temps, elle ne remet pas en cause le système : c’est une critique sociale dans le cadre de la société. C’est dans ce cadre que la série aborde des thèmes politiques comme la corruption de l’administration. » Parce qu’elle tait les défaillances profondes du système, Tash ma tash a été en quelque sorte adoubée par le ministère de l’information.

Abdallah al-Sudhan lui en sait gré : « Nous sommes une entreprise privée et indépendante, mais nous marchons avec la télévision officielle, qui nous a protégés des ânes et des crétins. » Entendez… des religieux. De ceux qui ont manifesté en 2003, ou de Nasser al-Omar, ce cheikh dissident qui condamna la série dans la foulée des oulémas officiels. Mais les créateurs de Tash ma tash savent aussi reconnaître ce qu’ils doivent à leurs contempteurs : « On peut mesurer le succès de Tash ma tash au fait que des jeunes, dans les universités, dans certains cercles religieux, ont écrit contre la série et cherché des moyens de l’interdire au nom de la religion. »

Cette critique ouverte de la religion et de son influence sociale ne plaît pas à tout le monde, et pas uniquement pour des raisons étroitement puritaines. « Transformer les religieux en extrémistes pouilleux à l’horizon borné, c’est ignorer qu’il y a dans notre pays des centaines de religieux qui sont médecins, ingénieurs, universitaires, et qui ont reçu une éducation parfaite au niveau national et international », s’emporte ainsi M. Mohammed al-Hudayf, ancien membre de l’opposition islamiste de 1991. Et d’en appeler à une « protection des minorités contre la stigmatisation médiatique », à un système des quotas à l’américaine. Une façon d’avouer que, même en Arabie saoudite, la fraction religieuse de la société ne représente qu’une minorité à protéger.

Limites de la critique

D’autres reprochent à la série de tourner en ridicule les appartenances régionales, notamment par l’imitation saisissante des différents dialectes. « Un homme du Sud ou du Hedjaz ne se reconnaît pas dans ces caricatures, qui correspondent à la manière dont les habitants du Nadjd fantasment les provinciaux », analyse un linguiste de l’université de Djedda. Certains mettent en évidence la complicité objective qui unit Tash ma tash et les élites conservatrices. Le critique littéraire Mohammed al-Abbas écrit ainsi, dans les colonnes du quotidien Al-Riyâd, que la série « nous conduit à cette triste vérité : la réalité est une vaste rigolade que nous avons tous contribué à forger, mais que nous n’avons ni le droit ni le pouvoir de changer. Nous n’avons que le droit de regarder des acteurs jouer nos erreurs et d’entendre nos voix au travers des leurs ».

Il serait néanmoins excessif de faire de Tash ma tash un morceau de propagande officielle : même si certains épisodes illustrent à merveille les grands programmes gouvernementaux, telles la lutte contre la corruption administrative ou la saoudisation des emplois, l’objet de la série est ailleurs. « Une société rit à proportion de ses malheurs », écrit Mohammed al-Abbas : en peignant les maux de l’Arabie, cette série fait au fond œuvre de salut public. Et ses nombreuses critiques montrent la vitalité du débat dans un pays longtemps réputé monolithique et muet.

Notes

1 - Que l’on pourrait traduire par « Ça rate ou ça passe », en référence à un jeu d’enfants qui, dans les années 1960, consistait à faire sauter les bouchons des bouteilles de boissons gazeuses en les secouant.

2 - cf. Alain Gresh, « Balbutiements de l’opinion publique en Arabie saoudite », Le Monde diplomatique, mai 2002.


Pascal Ménoret, Le Monde diplomatique, septembre 2004

Par Pascal Ménoret
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